Le brevet, frein ou accélérateur de la diffusion des retombées de la science ? l'exemple de Fleming

Le 3 septembre 1928, Alexandre Fleming observe un phénomène innattendu : Une boîte de Petri, contenant une culture de bactéries se développant sur une couche d'agar-agar a été laissée ouverte. Une moisissure verte gâche sa culture. En colère, il s'apprête à jeter la culture. Mais il se retient : il observe que la moisissure verte, probablement générée par la poussière entrée par le soupirail, a anéanti la culture de bactéries. Il constatera bien vite que cette moisissure est active sur un grand nombre de bactéries.
Va t'il déposer une demande de brevet pour monnayer son invention ? Non, ce n'est pas dans sa mentalité. Il veut que sa découverte profite à toute l'humanité. Lors d'un discours à Bruxelles, il explique : "J'ai été accusé d'avoir inventé la pénicilline. Aucun homme n'aurait pu "inventer" la pénicilline, car elle a été produite, de temps immémorial, par la nature et par une certaine moisissure. Non, je n'ai pas inventé la substance pénicilline..." "Ce fut un accident, un pur accident".
Cette modestie malheureusement a terriblement retardé l'apparition sur le marché d'un traitement thérapeutique, qui aurait permis de sauver tant de vies humaines. Aucun laboratoire pharmaceutique n'a investi dans le coûteux développement d'une application industrielle, l'absence de brevet rendant très improbable toute possibilité de retour sur investissement.
Il faudra attendre 1944 avant que la pélicilline soit produite à large échelle, à l'usage des troupes alliées. La Grande-Bretagne, confrontée à la guerre, ne trouve pas les ressources pour lancer cette production. C'est aux États-Unis que la pénicilline sera d'abord produite, sur financement public. La substance sera vitale pour vaincre non seulement les infections des plaies de soldats blessés, mais pour combattre des épidémies de fièvre typhoïde et de typhus.
L'absence de brevet a été incontestablement un frein au développement d'un médicament pourtant vital. Les théories selon lesquelles le brevet serait un obstacle à la diffusion des applications de la recherche sont souvent contredites par la réalité : les perspectives de retour sur investissement liés à la "rente économique" procurée par le brevet sont des incitateurs majeurs pour la prise de risque et l'acceptation des aléas du développement industriel et du lancement commercial d'une innovation.



Peut-être pour répondre à Florent, mais aussi pour montrer que l'histoire n'est pas aussi simple, quelques éléments tirés du Bactérioblog http://bacterioblog.over-blog.com/article-10513113.html :
- Après avoir isolé la pénicilline, Fleming constate son instabilité, les difficultés pour la produire et la purifier en quantités suffisantes : il abandonne donc ses travaux.
- A partir de 1935, d'autres antibiotiques comme les sulfamides (peu efficaces) sont découverts et la pénicilline reste dans l'ombre.
- En 1938, René Dubos isole la tyrothricine de Bacillus brevis, qu’il appelle un "antibiotique" : ce qui est en réalité une combinaison de deux molécules fait merveille appliquée sur les plaies.
- En 1939, Howard Florey et Ernst Boris Chain reprennent les travaux de Fleming et parviennent à produire la pénicilline à grande échelle, à la purifier, ce qui la rend plus stable et moins toxique.
Mon interprétation est celle-ci : il est facile de voir a posteriori un antibiotique miracle, sauf qu'en 1928, cette évidence n'en était pas une.... Quelle soit brevetée ou non, la pénicilline n'était pas intéressante, et on doit grâce à René Dubos d'avoir obligé "Florey à s'intéresser enfin à cette moisissure que Fleming déclarait sans intérêt et dont l'effet ressemble grandement à la thyrothricine que lui, Dubos, vient de découvrir" (Bruno Latour, préface à R. Dubos, "Louis Pasteur : franc-tireur de la science", La Découverte). A l'inverse, si la pénicilline avait été brevetée, Florey et Chain s'y seraient-ils intéressés ? Ils n'en auraient pas été empêchés à cause de l'exemption de recherche, mais on ne peut se prononcer catégoriquement !
Rédigé par: Enro | 07 juin 2007 at 16:59
Il y a une question à laquelle ne répond pas ce post: qu'est ce qui empêchait un laboratoire ou une entreprise de s'appuyer sur la découverte de Flemming et de développer un proces industriel en déposant des brevets de procédé? S'il y a risque industriel et aléa de l'automatisation de la production, il y a sans conteste possible possibilité de déposer un ou plusieurs brevets, donc possibilité de retour sur investissement. Si cela n'a pas eu lieu, que s'est il passé?
FL
Rédigé par: Florent Latrive | 06 juin 2007 at 19:42