Billet d’humeur (de mauvaise humeur !) même si sur le fond le coup d’arrêt donné au processus de rapprochement avocat-CPI ne me gêne personnellement en rien. Amis avocats que j'égratigne un peu, n'y voyez aucune animosité !
La valse hésitation, une spécialité française : la victoire du conservatisme et de la crainte du changement
A l’instar des tergiversations sur la constitution européenne ou sur la ratification du protocole de Londres
, le projet d’absorption de la profession de CPI par les avocats a succombé (provisoirement ?) à un intense lobbying corporatiste. Les attaques ad hominem et procès d’intention les plus médiocres n'ont pas fait défaut (voir le site du Cosal, un syndicat d’avocats déjà condamné pour ses propos outranciers) et montrent que la délicatesse est pour certains avocats une valeur à géométrie variable.
Pour éviter le camouflet d’un rejet pur et simple, le CNB a adopté une motion prévoyant de procéder d’abord à une comparaison avec la pratique européenne. Cela équivaut à « constituer une commission », solution élégante pour renvoyer la question aux calendes grecques.
- En premier lieu, le fait que la France soit pour une fois en avance dans le domaine de l’organisation des acteurs de la PI n’est pas un argument devant conduire à l’arrêt de ce processus pour conforter un statu quo routinier et confortable.
- En second lieu, les promoteurs de cette suggestion connaissent par avance la réponse : en Europe, l’organisation des deux professions est totalement disparate, allant de la dérèglementation totale du conseil en PI a des solutions assurant un monopole de représentation tel qu’il conduit à des coûts de procédures sidérants (plus de dix fois le coût des procédures françaises) privant la plupart des entreprises de la possibilité de faire valoir leurs droits devant une juridiction nationale et réduisant le nombre de procès à une dizaine d’affaires.
Que va enseigner l’étude de la situation dans les autres pays européens ?
La meilleure preuve du caractère spécieux de cette demande de report du vote du CNB est que l’étude de la situation en Europe existe déjà ; elle a été réalisée par l’institut des mandataires européens. Peut-on sérieusement imaginer que les avocats spécialisés qui sont à l’origine de la demande d’une telle étude ignoraient l’existence de ce travail ? Ce serait leur prêter un amateurisme injuste.
Cette étude fait apparaître que la plupart des pays européens sont dans la même situation actuellement que la France. Seule l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Autriche, la Suède et la Finlande, ainsi que quelques pays mineurs prévoient la représentation judiciaire par des CPI.Téléchargement EPI.pdf
Quelle conclusion faut-il en tirer ? Que la France attende que les acteurs des autres pays aient structuré leur offre en matière de conseil et de défense des droits de PI pour essayer ensuite de rattraper son retard ?
Les binômes CPI - avocats spécialisés constituent t’ils la meilleure réponse aux besoins des clients ?
L’enlisement de cette initiative qui aurait pu permettre aux acteurs français de prendre une longueur d’avance en Europe conduit à se poser une question, certes provocante (pardon par avance à mes nombreux amis avocats spécialisés en PI !) : Le binôme CPI-avocat spécialisé en PI est-il le plus pertinent pour défendre les intérêts d’une entreprise dans le domaine de la PI ?
La redondance des compétences en matière de droit de la PI justifie t’elle le surcout supporté par le client ? Une complémentarité plus différenciée entre CPI et avocat ouvert sur le droit de la concurrence et le droit communautaire, avec une sensibilité pénaliste ne serait-elle pas plus efficace pour convaincre un magistrat dont la formation et le parcours échappe à toute spécialisation en matière de PI ? Analysons la pratique des CPI d’une part et des avocats spécialisés en PI d’autre part :
- Un CPI rédige une centaine de demandes de brevet par an. Cette pratique intensive de la constitution des droits implique une analyse juridique quotidienne des inventions qui lui sont soumises, à une identification des droits antérieurs et à l’analyse de la liberté d’exploitation (opposabilité des droits des tiers) et de la brevetabilité. Le CPI intervient chaque année sur une centaine de procédures d’examen et de délivrance de brevets, en jonglant avec des règlementations propres à différents pays et à différentes conventions internationales. Il intervient aussi une dizaine de fois par an dans des procédures d’opposition auprès de l’OEB, où il croise le fer non seulement avec les examinateurs juristes et techniciens de la division d’opposition et des chambres de recours, mais aussi avec ses confrères venant des 32 pays ayant ratifié la convention sur le brevet européen. Le CPI intervient aussi quotidiennement dans des dossiers d’analyse de disponibilité d’une marque et d’évaluation des risques juridiques, d’opposition en matière de marques et de constitution de droits en matière de marques et dessins et modèles. En outre, il traite chaque année plusieurs dossiers de litiges en matière de brevets et de marques, sans compter les consultations juridiques sur l’exploitation, la valorisation et la défense des droits de PI et l’analyse des risques au regard des droits des tiers. Cette pratique confère aux CPI une exceptionnelle maîtrise du droit de la PI et de son application.
- Les 255 avocats spécialisés se partagent l’essentiel des 300 dossiers de litiges brevets par an (soit une moyenne d'un dossier par an !), qu’ils traitent d’ailleurs pour la grande majorité en coopération avec un CPI. L’expérience accumulée au fil des ans leur confère une réelle expertise, et lorsqu’il accepte de jouer le jeu du dialogue avec le CPI, le tandem est très efficace et apporte une vraie valeur ajoutée.
Pour autant, faut-il vraiment, pour répondre au mieux aux intérêts des clients, une coopération renforcée entre CPI et avocats ? Cette «coopération renforcée» (c'est l'assurance pour les avocats spécialisés d'être alimentés en dossiers par les CPI) n’est-elle pas déjà la règle aujourd’hui ? L’avocat n’est il pas déjà plus qu’une sorte d’avoué (hormis pour certains CPI qui s’obstinent à intégrer personnellement la rédaction des conclusions) ? Est-il normal que le travail de préparation réalisé par le CPI soit ensuite repris par l'avocat spécialisé dont les compétences sont très largement redondantes, qui "signe" de son seul nom les conclusions, mais dont les honoraires sont en moyenne cinq fois plus élevés de ceux du CPI qui a fournit un travail globalement équivalent ?
Ne serait-il pas plus pertinent d’éviter la redondance des compétences en associant un CPI avec un « vrai » avocat, avec une sensibilité pénaliste et communautariste ? Car outre la dimension technicienne, un litige en matière de PI s’inscrit dans un débat de société où il est rare qu’il se résume à la caricature du breveté vertueux opposé au vilain contrefacteur. Souvent, le contrefacteur est en fait une PME qui a mal apprécié les risques juridiques sans volonté de nuire aux intérêts de quiconque, ou une grande entreprise qui a procédé à une évaluation de la situation juridique qui n’a pas été partagée par le magistrat, à tort ou à raison.
Cette réflexion n’est pas une galéjade (enfin, pas tout à fait…) : Une présidente de section d’une chambre spécialisée en PI a d’ailleurs clairement exprimé qu’elle cherche à comprendre le contexte général d’un contentieux pour juger, certes en droit, mais aussi en équité.L'expérience et la culture d'un avocat apportant la maîtrise des usages du barreaux et l'art de la rhérorique conjuguée à l'expertise technique et juridique du CPI sont aussi efficace que le recouvrement des compétences en PI d'un CPI et d'un avocat inscrit sur la liste de spécialité en PI.
A défaut de rapprochement, une révision du périmètre d’exercice des CPI et des partenariats entre professionnels qui se complètent et se respectent
Prenons acte de l’arrêt probable du projet de rapprochement CPI-avocat pour nous consacrer à présent pleinement dans le développement des cabinets de CPI, dans l’organisation d’une profession certes petite mais composée d’experts conciliant une exigence professionnelle élevée avec une démarche entrepreuneriale.
- Pour cela, un premier objectif est d'actualiser le périmètre d’exercice professionnel : il convient de l’étendre au droit d’auteur et plus largement au droit de la propriété intellectuelle, et au droit de la concurrence et aux aspects connexes que sont l'évaluation financière et la négociation d'accords de valorisation de droits de PI. Pour conseiller efficacement nos clients, il est nécessaire d’affirmer clairement le secteur d’intervention des CPI sur les questions pour lesquelles ils sont formés et compétents, et qui ne sont pas dissociables du seul droit des brevets, des marques et des dessins et modèles. C’est un enjeu majeur pour le bureau de la CNCPI.
- Le deuxième objectif est de répondre au besoin d'un meilleur accès aux compétences en matière de PI, notamment par le tissu de PME en région, par des actions réunissant avocats de proximité et CPI, non pas sur une base illusoire d'interprofessionnalité ou de "coopération renforcée", mais simplement par des partenariats entre professionnels du droit qui se respectent et se complètent. Ces partenariats pour porter dans un premier temps sur l'organisation de journées de sensibilisation des PME et de prestations conjointes d'audits et de conseils stratégiques. Je ne doute pas que les pouvoirs publics et notamment les collectivités territoriales (conseils régionaux, chambres de commerce,...) soutiendront de telles initiatives.
Espérons que nous sera épargné un nouveau round de discussion d'un hypothétique retour vers un projet d'interprofessionnalité et que les CPI se consacrent enfin à des projets plus constructifs. D'un point de vue tactique, le bureau de la CNCPI pourrait avantageusement clore dès à présent le dossier du rapprochement et engager immédiatement des discussions avec la Chancellerie pour obtenir le droit, pour un CPI, de représenter des tiers devant les tribunaux français et communautaires en matière de droit de la propriété intellectuelle. Même si cette possibilité ne serait exploitée qu'occasionnellement, ce serait un signal fort pour les avocats spécialisés en PI et une évolution utile pour réduire le coût des procédures pour les PME et PMI.
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